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Réseau De Scène En Scène

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Le réseau De scène en scène

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      Un bouillon de culture !

« Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux du superficiel, les lieux de l’invention de ce qui n’existe pas encore, les lieux de l’interrogation d’hier, les lieux du questionnement. Ils sont notre belle propriété, nos maisons à tous et à chacun. »

 

Jean-Luc Lagarce, Du luxe et de l’impuissance, Les Solitaires Intempestifs, 1997

 

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 15:33
Hortense Archambault, l'ex-directrice du Festival d'Avignon dirige désormais la MC93, à Bobigny, qui renaît après trois ans de travaux. Un lieu qu'elle veut ouvert sur la ville et ses habitants, espace de liberté et de solidarité dans un territoire en difficulté.

Celle qui a quitté les tuiles ocre d'Avignon pour vivre en banlieue parisienne s'émerveille en désignant le canal de l'Ourcq, qui sillonne la Seine-Saint-Denis : « Regardez mon espace ­urbain, j'adore... » En ce début de printemps, Hortense Archambault piaffe d'impatience. La MC93, maison de la culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, dont elle a pris la direction en avril 2015, va rouvrir au bout de trois ans de travaux de rénovation obtenus par son prédécesseur, Patrick Sommier, mais réorientés dès son arrivée avec l'aide de l'architecte Vincent Brossy. Dans ses yeux qui pétillent, on lit l'enthousiasme de diriger une « maison pérenne » après dix ans passés à la tête du Festival d'Avignon (2004-2013), en compagnie de son alter ego Vincent Baudriller. Une telle maison, elle en rêvait. Non seulement parce que ce bel outil de création a marqué l'histoire du théâtre en France depuis que la mairie communiste des années 70 et 80 décida de s'appuyer sur la culture et d'inviter les plus grands ­artistes internationaux (Peter Sellars ou Bob Wilson). Mais aussi parce que c'est un lieu inscrit dans un territoire où la population est menacée de toutes les déchirures, économiques et sociales. Après son départ d'Avignon, Hortense Archambault avait envoyé au ministère de la Culture son projet « idéal » de théâtre public. Il a fini par être retenu pour Bobigny... Entre-temps, elle aura assumé la difficile mission d'expertise de 2014 sur le système d'assurance-chômage des intermittents qui a contribué à sauver le régime.

Au Festival, elle ne remet pas les pieds pour le moment. C'est trop tôt. Elle y pense comme à une expérience fondatrice. Elle y fut nommée codirectrice avec Vincent Baudriller (de deux ans son aîné) à 33 ans, alors qu'aucun des deux n'avait encore jamais rien dirigé, même s'ils y travaillaient déjà de conserve sous la conduite de Bernard Faivre d'Arcier. Hortense Archambault en convient : « C'était culotté de la part du ministre Jean-Jacques Aillagon de nous nommer ! » Leur gouvernance commune (elle dans sa mise en œuvre économique, lui, artistique, même si chacun se mêlait du champ de l'autre) a été menée dans une complicité épanouie. Ils y ont inventé la notion d'« artiste associé » pour explorer à chaque édition des imaginaires différents, eux qui n'étaient pas des artistes. « Au début, personne ne comprenait ce qu'on voulait faire... On partageait l'univers d'un créateur décidé à un voyage avec nous ; comme Thomas Ostermeier, Jan Fabre, Romeo Castellucci, Christoph Marthaler, Boris Charmatz, Stanislas Nordey et Dieudonné Niangouna... On lui racontait cartes sur table le Festival, ses possibles et ses limites, puis on réfléchissait avec lui sur ce que l'on désirait dire. Programmer un festival, c'est prendre position sur le monde. »

On se souvient d'elle à Avignon, se fondant comme n'importe quelle spectatrice dans le public. Avec un sourire discret qui mettait à distance les journalistes. « Je me suis toujours méfiée des grandes déclarations... Je n'aime théoriser qu'à condition d'avoir vérifié sur le terrain ! » Historienne de formation, elle a travaillé pour Alain Corbin sur l'histoire des mentalités ; analysant des lettres anonymes de menace de mort aux élus, à la fin du XIXe, en pleine offensive anarchiste et affaire Dreyfus. Elle en a gardé la rigueur dans l'observation, le souci constant d'interroger les faits et les certitudes. Vincent Baudriller se souvient d'« Hortense écrivant ses discours pour mieux articuler sa pensée » et insiste sur « sa grande honnêteté intellectuelle, son sens rare de l'éthique ».

Vincent Baudriller est parti il y a quatre ans au Théâtre Vidy-Lausanne, et le duo professionnel s'est séparé : « Dans ce lieu plus petit qu'Avignon, j'aurais été cantonnée à un rôle organisationnel... Et puis le bonheur mélancolique du lac, je l'ai déjà épuisé de 7 à 15 ans, en ayant été élevée dans cette ville par ma mère et mon beau-père. C'est d'ailleurs à l'Opéra de Lausanne que j'ai vécu ma première émotion théâtrale : Peine de cœur d'une chatte anglaise, mis en scène par Alfredo Arias. » Ouverture vers un monde nouveau, plus fantaisiste sans doute que la culture classique à laquelle ses parents l'ont initiée... Elle en perçoit à nouveau les signes, jeune spectatrice du Festival d'Avignon, grâce à la relation si forte qu'entretient le Festival avec son public. « C'est la grande réussite de Vilar : à Avignon, tout le monde se sent concerné. Il n'y a que chez Ariane Mnouchkine, au Théâtre du Soleil, où le public se sente comme ça chez lui. »

 

Hortense Archambault n'a pas attendu la réouverture des salles de la MC93 pour aller à la rencontre des gens de Bobigny. Elle analyse leur situation sociale avec précision : « Ils sont pris aujourd'hui dans une logique de double fermeture : la peur de l'autre et le réflexe de s'enfermer dans sa propre communauté. Car la précarité oblige à s'inventer des solidarités. Quand il y a davantage d'assurance matérielle, il y a davantage d'ouverture. Le théâtre ne peut pas tout régler mais il a un rôle à jouer. Si on me demande de choisir entre un hôpital et un théâtre, je réponds l'hôpital en premier mais avec un théâtre à côté. Celui-ci ne peut pas combler les manques, mais il peut provoquer le mouvement, redonner la possibilité d'inventer et la liberté à des êtres qui en sont privés. Si la précarité réduit les capacités d'une population, le théâtre permet de lui dire : vous aussi, vous avez un imaginaire. »

A la MC93, une utopie de mixité sociale et de réappropriation de soi

Pour donner l'envie de s'en servir, la solution n'est pas seulement de convaincre de s'asseoir dans une salle... « face à l'œuvre » comme le croyait Malraux. Capitaine d'un théâtre public de la banlieue parisienne, Hortense Archambault saisit la question de la démocratisation culturelle par un biais différent : chacun doit avoir sa place au théâtre... qu'il entre dans la salle noire ou pas, ou se tienne plus loin encore. Pas de discrimination entre ceux qui auraient le goût de voir des spectacles et ceux qui n'en ont pas envie.

Cette utopie de mixité sociale et de réappropriation de soi, elle la matérialise dans le hall agrandi de la MC93 débordant par de larges surfaces vitrées sur l'avenue Lénine. Et semble plus heureuse encore des espaces publics du rez-de-chaussée que de la nouvelle cage de scène de la grande salle qui va combler les artistes. Elle insiste avec ardeur sur le « studio » de plain-pied destiné aux amateurs et aux associations. Pour elle, le hall d'entrée est le poumon de la MC93 nouvelle génération. Tous les jours, de 12 heures à 18 heures, on pourra y manger, venir y discuter, surfer sur le Web, faire ses devoirs, bouquiner, répéter (comme les jeunes au Centquatre, à Paris). Et librement s'installer dans un espace modulable d'une cinquantaine de places assises, au gré des poufs et petits bancs conçus par le jeune styliste Johan Brunel à qui le sellier-maroquinier Hermès a offert de superbes chutes de cuir aux couleurs acidulées. Rien n'est trop beau pour rendre cet espace accueillant, dans une ville perchée sur des dalles urbaines où n'existe aucune agora publique si ce n'est le gigantesque centre commercial.

Du hall de la MC93, Hortense Archambault veut faire une « fabrique d'expériences ». En plus des traditionnels ateliers amateurs (850 par an !), elle y recevra le Comité des usagers ou le Conseil des jeunes chargé de voir les spectacles à l'avance et d'en être l'ambassadeur sur les réseaux sociaux. Elle encourage sur le terrain depuis plusieurs mois déjà des projets de spectacle avec les habitants, comme celui de la metteuse en scène Natascha Rudolf travaillant dans un immeuble. Elle a mis en contact Jean-Louis Martinelli, ex­-directeur des Amandiers de Nanterre, avec l'association La Sauvegarde 93 en charge d'hébergements temporaires de jeunes primo-arrivants. Plus étonnant encore, elle a permis à l'écrivain Daniel Conrod de rencontrer depuis dix-huit mois tous les services sociaux et associations qui prennent soin des autres à Bobigny, avec cette question en filigrane : est-ce qu'une maison de la culture comme la MC93 peut « réparer », elle aussi, un territoire en grande difficulté ? Travail rythmé par des banquets, où vient qui veut. Peu à peu, elle a fait savoir que « la maison » était là pour tous. Avec pour corollaire économique un pass illimité donnant accès à tout pour 7 à 10 euros par mois. Même aux spectacles des créateurs internationaux, qui continueront à ­venir dans cette nouvelle MC93, toute pimpante avec son chapeau doré. Ne sera-t-elle pas inaugurée le 23 mai prochain par le chorégraphe belge Alain Platel ?

« Cela m'émeut d'en témoigner, confie Hortense Archambault : on est débordés par les demandes ! Au fond, nous avons mis en œuvre les fameux "droits culturels" : la société civile nous sollicite et nous sommes à son service, mon équipe et moi, pour lui répondre en mobilisant les artistes qui correspondent à ses désirs. Rien n'est verrouillé a priori, on invente ensemble. »

 Emmanuelle Bouchez (Télérama)

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Publié par Emmanuelle Bouchez - dans Divers
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